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Des soins et de l’amitié contre la COVID

Photos : gracieuseté de Denis Brott

Des soins et de l’amitié contre la COVID

Cette histoire de survie à la COVID-19 ressemble, de prime abord, aux autres. Fièvre. Aggravation des symptômes. Soins intensifs. Intubation. Complications. Lente remontée. Résilience. Réadaptation. Retour à la maison. Mais c’est aussi une histoire de reconnaissance infinie envers le CHUM, et d’amitié entre un patient musicien et un médecin mélomane.

Violoncelliste de renommée internationale, Denis Brott voyage souvent à l’étranger pour y enseigner et se produire en concert. En février 2020, il se rend en Europe, comme son agenda le prévoit. On commence, certes, à s’inquiéter de la propagation de la COVID-19, mais on ne parle pas encore de pandémie. La tournée se passe bien et il revient au pays le 11 mars. En pleine santé, pense-t-il…

Puis arrive le vendredi 13 mars. Le gouvernement du Québec déclare l’urgence sanitaire. Denis Brott, lui, commence à faire de la fièvre. Plus la journée avance, plus sa fièvre est féroce et l’épuise. Température au-delà de 40 degrés, étourdissements, chaleurs, frissons. Il se sent plus seul que jamais dans sa maison des Laurentides. Ce n’est que le début d’un long combat, qui condamnera son violoncelle au silence pendant ce qui lui semblera une éternité.

Un médecin, s’il vous plaît!

Le virus se répand au Québec. En quelques jours, le gouvernement a mis en place un système téléphonique d’aide aux citoyens qui devient vite débordé. Soupçonnant une infection au coronavirus, Denis Brott tente de joindre la ligne de soutien. « Je me suis endormi quelques fois en écoutant la musique d’attente », raconte-t-il. Il réussit finalement à obtenir un rendez-vous pour un test de dépistage à l’Hôtel-Dieu de Montréal le 20 mars.

Affaibli, il réussit tout de même à conduire sa voiture jusqu’à l’Hôtel-Dieu, où un centre temporaire de dépistage a été aménagé. Il y fait la file pendant environ deux heures avant de s’effondrer, inconscient. Arrive une ambulance, qui l’emmène de toute urgence au CHUM. « Je me souviens de mon arrivée à l’hôpital. C’était le vendredi soir, une semaine après avoir commencé à faire de la fièvre. J’ai été admis en isolation. Mon taux d’oxygène était à 70.* »

* Le taux d’oxygène dans le sang est considéré comme normal s’il est supérieur à 95 %.

32 jours de complications et de cauchemars

Le lendemain, Denis Brott est transféré aux soins intensifs. On l’aidera à se battre contre de multiples complications pendant 32 longues journées et nuits. Il souffre d’une infection bactérienne et d’une pneumonie. Son foie et ses reins sont atteints.

On le plonge donc dans un coma artificiel, puis on l’intube en lui pratiquant une trachéotomie. On déploie tous les efforts possibles pour qu’il puisse en finir avec cette épreuve. Il passe à travers un épisode hallucinatoire rempli de cauchemars qui le hantent encore aujourd’hui.

« Tous mes cauchemars, toutes mes hallucinations parlaient d’emprisonnement ou de ma mort imminente », se souvient-il malgré le coma dans lequel il se trouvait alors. Prisonnier dans une grande boîte. Attaché sur les rails d’un chemin de fer alors que le train approche. Retenu par des êtres mi-humains, mi-insectes, dans une tombe où il est enfermé…

« Et tout à coup, Pierre est arrivé »

Le Dr Pierre Rousseau est radio-oncologue au CHUM. Il est aussi amateur de musique et suit des cours de violon. Sa professeure lui parle de Denis Brott, son mentor. Elle lui rapporte le stress et l’inquiétude des proches du violoncelliste. Comme dans le reste du réseau, les proches ne peuvent pas rendre visite aux patients, les consignes sanitaires alors en vigueur ne le permettant pas. « Je suis donc devenu un intermédiaire pour aller aux nouvelles et les transmettre à la famille, puis je lui ai rendu visite quotidiennement quand il a été transféré à l’étage », explique-t-il comme si cela allait de soi.

Ces visites, qui semblent bien anodines à l’humble Dr Rousseau, ont pourtant apporté un énorme réconfort à Denis Brott. Lorsque ce dernier sort du coma, il réalise qu’il est confiné à sa chambre. Malgré des soins qu’il considère comme impeccables et adaptés à la situation, il vit des moments d’anxiété terrible. « J’avais perdu 25 kilos. J’étais faible. Je me sentais tellement seul! Et puis j’avais peur. Mes cauchemars continuaient. » Pendant un long moment, ajoute-t-il, il a eu l’impression de continuer à vivre dans un autre monde après sa sortie du coma – comme s’il n’était pas tout à fait vivant.

« Et tout à coup, Pierre est arrivé. » La voix de Denis Brott se remplit de souvenirs heureux. Pierre Rousseau n’est pas impliqué dans les soins prodigués au musicien. Mais sa présence, malgré l’imposant équipement de protection individuelle qu’il porte, rassure le patient. Il organise des rencontres virtuelles avec la famille, transmet au malade des petits plats concoctés par ses proches, l’aide à manipuler un cellulaire que des doigts tremblants ne peuvent contrôler. « Pierre est devenu un buddy. Il est venu me voir tous les jours! »

L’amour de la musique les rapproche. Les conversations, bien que courtes, sont précieuses. Les petites attentions de son nouvel ami lui donnent du courage. Denis Brott semble avoir été marqué, particulièrement, par les disques que Pierre Rousseau lui apporte lors d’une de ses visites : « J’ai écouté des suites de Bach au violoncelle jour et nuit – ça m’a donné une paix que rien d’autre n’aurait pu m’apporter ».

Pas étonnant que lorsqu’il nous envoie une liste de gens qu’il souhaite remercier, il la termine avec « Pierre Rousseau, oncologue et ami »…

Après la pluie, le beau temps

Début mai, après 45 jours d’hospitalisation, Denis Brott peut enfin revoir le soleil du printemps. Son fils est venu de Toronto pour en prendre soin. En poche, il a une lettre du CHUM pour convaincre les autorités de le laisser faire la route jusqu’à son père. C’est son fils qui le soutiendra pendant plusieurs semaines avant que les services régionaux puissent lui envoyer de l’aide pour son maintien à domicile.

L’homme poursuit la réadaptation amorcée au CHUM et continue à lutter contre le stress post-traumatique que son passage aux soins intensifs a provoqué.

Le musicien, lui, veut retrouver la voix de son violoncelle. Il lui faudra beaucoup de résilience et de détermination pour retrouver la virtuosité dont il était capable avant d’être foudroyé par le coronavirus. Souffrant de neuropathie, il peine à tenir son archet et ressent une douleur intense chaque fois qu’il pose un doigt sur une corde. Cinq minutes un jour, dix minutes le second jour, il avance petit à petit. Il veut tellement reprendre la forme d’autrefois qu’il développe un syndrome du tunnel carpien, pour lequel il est opéré en septembre.

Enfin, le 27 septembre 2020, après six mois de convalescence, il est prêt à charmer son public à nouveau. Il participe au lancement des festivités du Yom Kippour à Montréal en interprétant Kol Nidrei de Max Bruch. Pour Denis Brott, c’est comme s’il avait retrouvé la voix : « J’avais joué la dernière fois le 10 mars et n’avais pu recommencer que trois mois plus tard, explique-t-il; c’est comme si j’avais gardé silence tout ce temps ».

Parce que l’épreuve amorcée le vendredi 13 de mars s’est terminée d’heureuse façon, malgré tout, Denis Brott s’investit depuis l’été dans des projets liés à la pandémie. « La créativité donne une envie de vivre, de passer à travers », commente le grand musicien. C’est ainsi qu’il a invité une dizaine de jeunes musiciens à créer des vidéos montrant les répercussions de la COVID-19 sur leur carrière (Une journée dans la vie). Il a prêté son talent à l’artistique Projet masque, qui prône le port du masque. D’autres aventures numériques sont en cours, sans compter la prochaine édition du Festival de musique de chambre de Montréal… Il est même en train de concocter quelque chose pour remercier le CHUM.

Merci ne suffit pas pour ce cadeau de vie!

Denis Brott déborde de reconnaissance pour toutes les personnes qui l’ont soigné, encouragé, soutenu dans les moments les plus difficiles. « J’en ai vu, des hôpitaux, dans mes voyages, et je peux vous dire que les soins que j’ai reçus au CHUM étaient de qualité mondiale. » Du même souffle, il se met à parler de la longue liste de gens qu’il souhaite remercier – entre autres les docteurs Thomas Vandemoortele, Christophe Kolan, Pierre-Marc Chagnon, Dominique Lafrance, David Roberge, Julie Morisset, Nicolas Jodoin, Andréa Gauvreault, Pierre Rousseau, de même que le personnel infirmier, l’équipe de réadaptation, et bien d’autres encore.

« En fait, dit-il au bout du fil, le mot merci ne suffit pas. Ces gens m’ont offert le cadeau de la vie, et je souhaite leur exprimer ma plus profonde reconnaissance. »

Denis Brott en quelques mots

Fils de musiciens aux carrières internationales, né à Montréal, Denis Brott a étudié le violoncelle auprès des plus grands noms de la musique. Il enseigne au Conservatoire de musique du Québec à Montréal et est le directeur général du Festival de musique de chambre de Montréal. Il a été consacré Grand Montréalais dans le domaine de la culture. Il a aussi cofondé la Banque d’instruments de musique du Conseil des arts du Canada.

 

Le jeune Denis Brott (à droite) avec le grand maître de violoncelle, Gregor Piatigorsky (au centre), et Nathaniel Rosen, un autre grand nom de la musique.